La fête des mères quand t’as pas de maman

Voilà plus de 20 ans que je n’ai pas vu ma mère. La dernière fois,  je quittais notre appart de Pont Viau pour aller rejoindre mon père et ma soeur aux îles-de-la-madeleine. J’avais quatorze ans, bientôt quinze. Blessée par mon départ, elle a décidé de radicalement couper les ponts entre nous deux.  Aujourd’hui, j’ai 35 ans et je suis toujours sans nouvelle, mais ça ne me donne pas pour autant le goût de participer à Claire Lamarche *Spécial retrouvailles* pour y faire brailler des matantes sensibles au sort des enfants abandonnés par leur mère. C’est correct, la vie continue et ma mère n’est pas le socle de la mienne. 

claire

Il y a quelques fois des événements ou des gens qui me rappellent ma situation familiale « particulière », comme la Fête des mères et les personnes que je côtoie dans la rue à travers mes projets documentaires. En fait, j’écris « particulière » entre parenthèses, parce que pour moi cette situation est normale, mais je sais que pour plusieurs personnes, elle ne l’est pas. On vit encore dans le fantasme de la famille nucléaire. 

À l’été 2016, j’ai réalisé un projet documentaire auprès de gens liés à la Place Émilie-Gamelin, une place publique située au coeur de Montréal. Beaucoup de personnes vulnérables et marginalisées fréquentent cet endroit qui répond à différents besoins: que ce soit pour se nourrir grâce aux popotes roulantes, se sortir de leur isolement et avoir une vie sociale, pour y consommer des stupéfiants ou pour y dormir sans trop subir de répression policière la nuit. J’ai côtoyé beaucoup de personnes en situation d’itinérance ou de pauvreté, vivant de mendicité ou d’un maigre chèque d’aide sociale. Or, la plupart de nos discussions ne portaient pas sur l’argent, la santé, le logis ou le travail; ce sont les blessures du coeur qui jaillissaient de nos échanges. Ces hommes et ces femmes, je les surnomme les « réfugiés du coeur ». En écrivant ces lignes, je pense plus particulièrement à Maurice, cet homme attachant et malicieux, âgé de 71ans, qui a perdu sa mère alors qu’il venait à peine d’entrer dans l’âge adulte:

« Ma mère m’a bien élevé, mais elle est partie trop jeune. J’avais 19 ans quand elle est morte. J’y pense souvent. J’essaie à moins y penser, ça me fait toujours de la peine. Ca me manque toujours. Elle m’a toujours manquée depuis qu’elle est morte en 1964, le 27 septembre. C’est à veille de faire 52 ans et j’y pense à tous les jours. J’ai sa photo chez-nous (…)

J’ai mon ami qui est mort ici, Raynald. Raynald, ben lui c’était mon grand ami. Marie-Ève elle m’a donné sa photo avec la date. Là je l’ai amenée chez-nous. J’y ai dit « Kin toé », je l’ai placée là, mais ça me fait de la peine de l’avoir perdu si vite que ça. Faque j’ai pogné sa photo pis je l’ai mis avec celle de ma maman. J’ai dit à maman: « Tu ne seras pas toute seule, Raynald est à côté de toi ». Je suis faite de même. Ce n’est pas parce que je suis catholique, je ne vais pas à la messe . » Propos recueillis dans le cadre de Dessine-moi Gamelin

maurice

Malheureusement, il n’existe pas de programme de réinsertion du coeur pour ces gens brisés par le deuil ou l’absence. Ils et elles portent quotidiennement le poids (in)visible de leurs peines d’amour. De mon côté, sans prétendre être au-dessus de la mêlée des orphelins, je ne sens pas de manque maternel dans ma vie. J’accepte cette situation, peut-être froidement aux yeux de certains. Il y a longtemps que j’ai compris que ma mère souffre et que je ne suis pas responsable de sa souffrance. D’ailleurs, l’absence de celle-ci n’est pas un sujet tabou. Si je ne mets pas cette donnée de ma vie sur table à prime abord, c’est pour éviter de troubler mes interlocuteur.trices. En effet, il m’est arrivée de devoir consoler des amies,  après leur avoir raconté une partie de mon histoire familiale. C’est drôle, mais c’est pas drôle. Ce qui crée un malaise, ce n’est pas ma situation, mais plutôt la réaction des autres. 

Il y a quelques années, alors que je discutais des préparatifs de mon mariage, une amie m’a demandé comment je vivais le fait que ma mère n’y sera pas. Cette question m’a plutôt surprise, car j’avoue que je n’y avais jamais réfléchi. Je suis orpheline de mère depuis tellement longtemps, qu’aujourd’hui cette absence est devenue invisible. C’est sûr qu’ il y a une part de moi qui aimerait comprendre ce qui s’est passé dans sa tête lorsqu’elle a décidé de complètement couper les ponts, mais pas de là à regretter son absence à mon mariage. Elle n’a pas laissé une chaise vide, car celles qui ont été occupées cette journée-là l’ont été par des ami.e.s et de de la famille choisis d’un amour et d’un engagement réciproques. De toute façon, les familles normalo-typiques-hétéro-nucléaires-heureuses n’existent pas. Ce modèle est une fiction publicitaire nord-américaine qui crée des aspirations irréalistes pour le commun des mortels. Je vis dans ma réalité telle qu’elle est et ça me va de ne pas jouer celle-ci dans Stepford Wives.

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L’année passée, à la même date, alors que je rappelais à Samuel (mon mari) que la Fête des mères aura lieu ce dimanche, spontanément il a lâché: « Ah oui! On appellera nos mères! ». Ce qui m’a sincèrement fait éclater de rire! Bien entendu, il n’a pas volontairement fait cette blague ironique. J’avoue que lorsque je vois des envolées émotives et des discours universalistes sur l’instinct maternel et la bonté innée des mères de ce monde, je ne peux retenir un léger rictus sarcastique. Je suis loin d’être la seule enfant abandonnée par sa mère et de nombreuses mamans sont dépourvus de ressources affectives pour éduquer leurs enfants. De la violence maternelle, ça existe. L’amour, l’altruisme et la tendresse s’apprennent et se transmettent, il n’y a donc rien d’instinctif dans la maternité. Ce qui n’enlève rien aux mères fantastiques qui assument pleinement leur rôle. 

Mot de l’histoire: alors que plusieurs familles se réuniront dimanche pour célébrer leur amour et leur reconnaissance envers leur mère, moi j’aurai une pensée spéciale, pas pour la mienne, mais pour tous les Maurice qui souffrent de leur absence. 

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