Tristes humains: Ma vie de barmaid et les machines à sous

À 21 ans, après avoir terminé un DEC en sciences humaines, je partais vers l’Ouest canadien pour y travailler sur une ferme biologique à quelques kilomètres de Nanaimo (île de Vancouver) – oui, oui, comme le dessert trop-bon-trop-gras-trop-de-sucre –  et ensuite, comme des milliers de french-canadian, je suis allée faire la cueillette de cerises dans la fameuse vallée d’Okanagan. L’expérience fut certes, initiatique, mais dans mon cas, zéro payante. Je ne cueillais pas assez vite et, grimpée sur une échelle, ma peur des hauteurs ne me facilitait pas la tâche! Après quelques semaines de cueillette infructueuse et une immersion anglophone ratée – pour l’anecdote: sur notre ferme il n’y avait que deux Canadiens-anglais francophiles trop heureux de pratiquer leur français avec des frenchies célibataires –  j’ai donc décidé de retourner dans mon patelin aux îles-de-la-madeleine quelques mois pour y travailler et y faire de vraies économies, avant de repartir six mois vers l’Asie du Sud-Est. Ce fut mission accomplie, mais ce ne fut pas sans peine.

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Pour y parvenir, j’ai travaillé comme barmaid pendant 7 mois dans un bar miteux de l’archipel. Sur le plan financier, ce fut une bonne décision. Il y a des soirées où j’empochais en quelques heures ce que gagne en une semaine une personne qui travaille à temps plein au salaire minimum.

Cependant, plongée quotidiennement dans la misère humaine (alcoolisme, toxicomanie, violence,  gambling, santé mentale) j’ai terminé plusieurs chiffres la gorge et les poings serrés. Ce qui m’a semblé le plus dur: les maudites machines à sous.

Je n’ai jamais rien vu d’aussi pathétique qu’une dépendance au jeu. Tout perdre dans l’espoir que trois cloches s’alignent sur un écran. Plus de douze ans ont passé depuis cette époque et je garde encore le triste souvenir de cette femme qui a certainement joué plus de 300 dollars en quelques heures et qui, à 3h am, lorsque les machines se ferment automatiquement, est venue quémander aux derniers clients un p’tit 5$ pour payer le lunch de sa fille le lendemain. J’ai su dès lors que ce milieu n’était pas fait pour mon petit cœur. Peu de temps après, j’ai raccroché une fois pour toute mon ridicule t-shirt Molson Dry .

Cet été, alors que je travaillais dans une équipe de recherche ethnographique sur la Place Émilie-Gamelin, j’ai à nouveau côtoyé des gens souffrant de dépendance au jeu. Lors d’une entrevue pour Dessine-moi Gamelin, une personne m’a confié rechercher constamment la compagnie des autres, notamment en venant au parc, afin d’éviter l’alcool et les machines qui la confortent dans sa solitude. Cette dernière ne vit pas dans la rue, mais je me doute que plusieurs personnes en situation d’itinérance ont connu le cercle infernal du jeu.

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Ce soir, c’est la lecture de Dostoïevski qui fait ressurgir en moi ces tristes souvenirs. Je ne cherche ni à tirer une leçon de cette expérience ni à vous suggérer une morale. Je vais donc simplement conclure sur  ces quelques mots troublants d’une vérité humaine complexe:

 » Je vis, bien sûr, dans une angoisse permanente, je joue le plus petit jeu, j’attends je ne sais quoi, je calcule, je reste des jours entiers devant la table, j’observe le jeu, je vois le jeu même dans mes rêves,  et j’ai pourtant l’impression d’être comme encroûté, comme englué dans une espèce de vase. » (Dostoïevski, Le joueur, p.200)

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