« Je vends des poèmes »

À mes yeux d’ethnographe, le banal n’existe pas. Chaque mot, chaque image, chaque geste et chaque situation est signifiant. Rien n’est anodin quand on prend le temps de s’y intéresser et d’y réfléchir.

« Le bonheur étant dans l’étonnement, pourquoi faut-il que nous passions notre temps à faire comme s’il ne fallait s’étonner de rien ?  » Serge Bouchard

Tout récemment, alors que je me rendais au métro Mont-Royal et que j’attendais que la machine éjecte mon billet de passage, un homme est venu me voir :

– Je vends des poèmes.

-Désolée, je n’ai pas un sous sur moi.

C’est vrai. Sauf que je me suis trouvée poche de lui répondre aussi sèchement. Pourtant, j’adore la poésie, mais comme je n’avais pas un rond, mon premier réflexe fut de ne pas lui faire perdre son temps ni de ventes potentielles.

Nous vivons dans un monde ultra-capitaliste où nous sommes constamment martelés par le mantra industriel « time is money -time is money-time is money ». Conséquemment, cette philosophie économique teinte nos rapports humains et notre relation au temps d’une aura monétaire.

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Quelques minutes plus tard, je le re-croise sur l’allée du métro. Il ne semble pas me reconnaître et m’aborde à nouveau pour me vendre ses poèmes. Cette fois, je lui réponds gentiment – du moins, plus que la première fois –  que je n’ai pas plus d’argent que tout à l’heure. Or, j’ai vraiment envie qu’il me parle de ses poèmes. Je m’assois donc bredouille et perplexe de ma propre gêne. Mais qu’est-ce qui me retient à lui exprimer mon intérêt? J’ai peur de quoi? Qu’est-ce que j’ai à perdre?

Enfin, il repasse une troisième fois devant moi en trainant pesamment son sac remplit de carnets. Ce coup-ci, je l’invite à me joindre pour discuter de ses écrits. À mon grand soulagement, il accepte. Dans l’attente du prochain métro, je découvre un homme étonnant. Ses poèmes parlent de lui, de sa vie en proses, d’amour et d’espoir. Ils sont jolis ses mots imprimés sur du modeste papier blanc lié par des agrafes. Le poète semble avoir un handicap physique, il boite, et il a des difficultés d’élocution accentuées par une bouche édentée, mais le sens de ses propos est clair et intelligent.

À l’arrivée du wagon, nous nous séparons. Je le regarde, ce petit monsieur tout mince, qui marche en claudiquant à travers une foule indifférente et pressée. Je l’entends répéter de sa voix tremblante: « Poèmes à vendre! Je vends des poèmes ». De le voir ainsi s’éloigner au milieu de tous ces gens, je le trouve à la fois beau, fort et fragile. Il m’émeut de sa poésie humaine.

Pendant que j’observe le regard fuyant des passagers, certains visiblement embêtés d’être dérangés par le poète,  je remarque que les murs du wagon sont placardés de publicités. Celle en face de moi m’agresse de ses mensonges clinquants: deux corps imberbes, musclés, bronzés et outrageusement photoshopés qui courent sur le bord d’une plage. Bref, une pub d’agence de voyage. Difficile de détourner les yeux. Or, la masse de passagers semble indifférente à toute la corrosivité publicitaire qui nous assaille.

Une question m’obsède alors:  pourquoi les mêmes gens sont-ils réfractaires à un poète qui leur demande simplement, sans insister, juste en passant, s’ils veulent lui acheter des poèmes, alors qu’ils ne semblent pas dérangés par des pubs criardes et envahissantes et ce, jusque dans leur intimité? Que ce soit à travers nos réseaux sociaux, sur notre cellulaire, sur notre portable, dans notre rue ou nos écoles, la sollicitation est partout. En tout lieu je lis et j’entends: « Achète-moi! Achète-moi! » Pourquoi donc toutes ces personnes détournent-elles les yeux d’un simple vendeur itinérant? Qu’est-ce qu’elles évitent? Qu’est-ce qu’elles ne veulent pas voir?

Tristes et fragiles humains, nous vivons à travers le regard des autres. Pour paraphraser Jean-Paul Sartre “On me voit donc je suis”. Il y a quelques années, une affiche publicitaire affichée sur une autoroute avait beaucoup fait jaser à l’époque, on pouvait y lire: « Regarde-moi droit dans les yeux ». Encore-là, c’était demandé par une pub, qu’on a tous et toutes regardés finalement.

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