Yoga, chakras et ethnographie

Disons les choses franchement, malgré toutes nos années d’études universitaires et nos expériences de recherche, nous, les anthropologues, avons toujours l’air un peu con à un moment donné sur notre terrain.

Lorsque l’on sort de sa zone de confort pour découvrir un nouveau milieu humain, on fait immanquablement des gaffes culturelles. Nonobstant notre bonne volonté, la communication interrelationnelle reste un processus complexe qui demande de l’écoute, de l’empathie, du partage et bien souvent, une bonne dose d’auto-dérision.

Peu importe le cadre ou la forme de l’entrevue, les ethnographes ne sont jamais des vases vides. Nous sommes composés de nos expériences, de nos valeurs, de nos souvenirs, de nos connaissances, de nos émotions et de notre plus-ou-moins-gros ego. Certaines de ces composantes peuvent parfois faciliter nos entrées sur le terrain et à l’opposé, d’autres peuvent restreindre nos possibilités de rencontre ou pire, elles peuvent carrément « brûler » notre terrain. Dans le dernier cas, notre présence sur les lieux de recherche est dès lors rejetée et il devient presqu’impossible d’entrer en contact avec des informateur.trices. On devient ainsi une sorte d’ethnographe paria. Aucun.e chercheur.e n’est à l’abri de cette expérience difficile. Ces enjeux m’amènent donc à réfléchir sur l’importance des prédispositions physiques et psychologiques de l’ethnographe qui désire entrer en contact avec son terrain.

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Crédit photo: Stella, professeure de yoga

J’ai récemment découvert les bienfaits d’une séance de yoga pour commencer agréablement une journée ethnographique et ce, même si je n’arrive toujours pas à déplier les genoux pour toucher le bout de mes orteils. J’ai la chance de travailler aux Jardins Gamelin, un lieu public situé au cœur de Montréal. Cet endroit offre une palette d’activités variées, telles que des spectacles, des conférences et des ateliers de création. À 7h15am, le 20 juillet 2016, je faisais ma première visite officielle sur le terrain.

Je tenais à faire mon entrée à travers une activité dans laquelle je me sens un tant soit peu à l’aise. J’ai donc commencé par une observation très participante : chien tête en bas, bébé heureux et position du guerrier 1 face à un public de passant.e.s et d’habitué.e.s du parc!

Outre le plaisir de l’auto-dérision, plusieurs raisons ont motivé cette stratégie. Tout d’abord, pour entrer en relation et créer des liens avec des gens qui gravitent de près ou de loin autour de la Place Émilie Gamelin, je dois vivre et partager leur espace. Ce qui distingue l’approche ethnographique de l’approche journalistique ou de l’approche fondée sur des sondages, c’est notamment cette volonté expérientielle qui anime plusieurs anthropologues. Dans le but d’aller au-delà des données statistiques/statiques, je fais partie de ceux et celles qui tentent de comprendre de l’intérieur une situation donnée et les pratiques culturelles par le biais d’expériences participatives. Edgar Morin dans son étude de la culture de masse, écrivait:

« Il importe aussi que l’observateur participe à l’objet de son observation : il faut, dans un certain sens, se plaire au cinéma, aimer introduire une pièce dans un juke-box, s’amuser aux appareils à sous, suivre les matches sportifs, à la radio et à la télévision, fredonner la dernière rengaine. Il faut être soi-même un peu de la foule, des bals, des badauds, des jeux collectifs. Il faut connaitre ce monde sans s’y sentir étranger. Il faut aimer flâner sur les grands boulevards de la culture de masse. » L’esprit du temps

Encore là, je ne prétends pas que grâce à une séance de yoga d’une heure je puisse comprendre toute la complexité sociale de cet espace partagé par une pluralité de gens. Il s’agit cependant d’une méthode qui semble avoir eu pour moi des retombées positives qualitatives et quantitatives, dont une entrevue audio avec la professeure de yoga suite à ce cours et la rencontre d’une future participante pour mon projet webdocumentaire Dessine-Moi Gamelin. J’associe ces aboutissements au fait que je me sentais bien sur le terrain, dans un espace que je m’appropriais à travers une pratique familière. J’étais donc prédisposée pendant et suite à ce cours à entrer en relation avec mon environnement de recherche.

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Entrevue avec Alix Grinsell, stagiaire à la programmation des Jardins Gamelin. Crédit photo: Helgi Piccinin

Ce qui m’amène à un autre élément qui m’apparait essentiel dans toute entrevue : se sentir bien avec soi-même afin que la personne interviewée se sente également confortable. Les notions de bien-être et de plaisir lors des échanges ethnographiques font rarement partie des discussions anthropologiques alors qu’elles ont un impact majeur sur les données recueillies. Un.e informateur.trice qui se sent écouté.e, accueilli.e et en confiance s’ouvrira plus facilement à l’ethnographe que s’il-elle sent ce dernier ou cette dernière tendu.e, distrait.e ou mal dans son corps. Le confort interpersonnel en entrevue n’est pas une question banale. Sans tomber dans des notions ésotériques, ce que l’on dégage attire ou rebute certaines personnes. Si on ne peut pas tout contrôler sur soi, on peut au moins tenter d’élaborer des stratégies pour se placer dans des dispositions positives qui, idéalement, inviteront les gens à entrer en relation avec nous.

Suite à ma première séance de yoga, spontanément, j’ai fait la rencontre de personnes clefs liées à la Place Émilie-Gamelin. J’ai d’abord échangé avec celles-ci sur cette expérience de yoga en plein air au cœur du centre-ville, puis les discussions ont porté sur leur rôle aux Jardins ainsi que sur mon projet de recherche. Deux personnes habituées à la présence de chercheur.es de toutes sortes (urbanisme, sociologie, intervention, enquête) m’ont d’ailleurs dit qu’elles trouvaient cette approche participative pertinente. Bien dans un corps et un esprit revigorés par le yoga, je me sentais disponible à accueillir ces rencontres ô combien riches de données pour ce terrain ethnographique.

La semaine suivante, je suis retournée pratiquer les postures du chien, du cobra et du guerrier aux Jardins Gamelin. Certaines personnes du parc m’ont alors reconnue. La récurrence est aussi une façon de rendre notre travail visible. On crée des habitudes et les gens s’habituent à notre présence. Je dois avouer que l’idée de participer à une séance de yoga n’était pas aussi articulée que sur ces lignes lorsque j’ai pris cette initiative. C’est d’abord intuitivement que j’y suis allée avec mon tapis sous le bras. Pendant et après le cours, cette idée a pris de plus en plus de sens et des données ont finalement jailli des échanges qui ont suivi.

J’en conclus que pour être prédisposé.e à mener des entrevues et entrer en contact avec des informateur.trices potentiel.les, il faut accorder de l’importance à son bien-être, choisir des portes d’entrée que l’on se sent capable d’ouvrir et suivre son intuition de chercheur.e.

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